LE FÉMINISME, MOI ET LES AUTRES

9 février 2017


“I will keep writing about these intersections as a writer and a teacher, as a black woman, as a bad feminist, until I no longer feel like what I want is impossible. I no longer want to believe that these problems are too complex for us to make sense of them.” Roxane Gay


Depuis plusieurs semaines j'essaie de mieux connaître les limites du féminisme intersectionnel et des rapports entre féministes qu'elles soient  racisées ou pas .


Comme vous le savez je suis afro féministe, l'afroféminisme est une des branches du féminisme intersectionnel, un féminisme qui prend en compte les différentes oppressions/discriminations que subissent de façon simultanée les femmes racisées. Je ne me suis jamais reconnue dans le féminisme mainstream qui se veut universel et qui ne prend en compte que la parole d'un groupe de femmes.


En premier lieu la thématique qui hante le plus mon esprit est celle de l'alliance/solidarité. Depuis que je suis sur Twitter, j'ai pu constaté d'excellentes choses  notamment une ''certaine '' solidarité entre féministes plus particulièrement entre féministes racisées. Pourtant je trouve que celle ci est mise à mal par la problématique qu'est la négrophobie.  Je ne comprends toujours pas comment certaines puissent nous demander de réagir sur des problématiques qui ne les concernent absolument pas. C'est le fait de parler à la place des concernées qui me gêne le plus surtout quand je remarque certaines s'entêtent à le faire. Je ne pourrais jamais me mettre à la place d'une féministe nord africaine et lui dire comment réagir suite à l'utilisation du mot beurette. Ça serait terriblement mal placé de ma part.

Effectivement je suis fatiguée de voir les non concernées parlaient au nom des concernées, de diminuer les effet d'une domination sur une autre sur prétention que nous subissons toute la même chose. Ça se saurait si je subissais une oppression similaire à celle d'une femme non racisee. Ce n'est pas parce que nous sommes toutes des femmes, que nous sommes toutes égales. Ce qui m'agace le plus est la condescendance de certaines sur certaines thématiques sans compter le fait  qu'elles ne supportent pas le fait d'être remise à leur place.


Je m’appelle Sirine, j’ai 20 ans et je suis militante décoloniale, maghrébine et pour un féminisme intersectionnel qui laisse sa place à des branches de féminisme exclusifs.

J’ai longuement réfléchi à mon rapport au féminisme en tant que femme maghrébine, et je ne me suis jamais entièrement reconnue dans le féminisme mainstream, communément appelé white feminisim. Et quand j’y repense, je n’ai jamais vraiment eu de modèle féminin blanc dans ma vie. Mais pourquoi?

La grande majorité des femmes qui m’inspiraient au quotidien étant plus jeune étaient noires ; des femmes comme Beyoncé, Grace Jones, Diana Ross, qui représentaient pour moi la force féminine, ont bercé ma jeunesse. À 9 ans, j’arrivais facilement à m’identifier à ces femmes tout simplement car elles n’étaient pas blanches. Automatiquement, elles partageait quelque chose avec moi : la non-blanchitude. Je passais mes après-midis à danser comme elles, et elles m’aident toujours autant à me sentir forte et belle. Étant donné que j’ai toujours été du style drama-queen, j’imitais même certains passages de leurs clips. On ne partageait pas la même couleur de peau, mais inconsciemment je savais que tôt ou tard la plupart de nos luttes finiraient par converger.


À l’époque, seules la musique et la danse m’importaient, et je ne me rappelle d’aucune figure féminine maghrébine sur la “grande scène”. Avec l’âge, mes centres d’intérêts se sont élargis, et j’arrive désormais à trouver des figures féministes maghrébines dans un peu tous les domaines. Cependant pour moi, les femmes afro-américaines ont su ouvrir la voie à bon nombre de femmes racisées dans le monde, notamment lorsqu’il s’est agi du féminisme intersectionnel, un concept créé et introduit en 1991 par Kimberlé Williams Crenshaw, féministe et universitaire afro-américaine. Pour moi, l'intersectionnalité féministe est la mère de la sororité entre femmes racisées. Quoi de plus beau que cette alliance et cette confiance entre femmes contre les fléaux que sont le racisme, le sexisme et le patriarcat? C’est encore plus beau lorsqu’une femme racisée devient l’alliée d’une lutte qui ne la concerne pas (je donne l’exemple du mysoginoir pour rester dans le thème de cet article). C’est pour ça que je respecterai toujours l’idée de branches féministes exclusives. We got each other’s back.

Est-ce que je m’identifie à l’afro-féminisme? Non. Je m’en inspire, mais je ne me considère pas comme étant afro-féministe car je ne suis pas noire mais maghrébine (même si je me considère africaine avant d’être maghrébine. Aussipour moi, les maghrébines noires sont légitimes de s’identifier afro-féministes). En tant que femme maroco-algérienne plutôt claire de peau, je suis consciente du privilège que je peux avoir seulement parce que «Ça va» je ne suis pas «trop basanée». Je suis aussi contente de voir que de plus en plus de personnes racisées en Occident arrivent à aimer leur mélanine et à s’accepter. Seulement, il est triste de constater que des personnes racisées restent intolérantes face à d’autres personnes à la couleur de peau plus sombre qu’eux. Oui, je vais parler de la négrophobie chez les maghrébins. Et pour éviter les commentaires du type “Mais pas tous les maghrébins !” : NON, pas tous les maghrébins. Mais la négrophobie existe quand même dans notre communauté, et il faut en parler.

Plus haut, je parlais de la sororité entre femmes racisées et à quel point c’était important, car nos ennemis en tant que femmes non-blanches (fétichisation, racisme et sexisme) sont communs. Et bien, je considère que cette règle s’applique aussi à l’ensemble des peuples anciennement colonisés. Cette haine qui peut exister entre noirs et maghrébins ne mène à nul part, elle est dangereuse et doit très sûrement faire jouir certains fachos à tendances colonialistes.  J’aimerais introduire la parole de Frantz Fanon, psychiatre et philosophe martiniquais qui, je pense, peut s'appliquer au cas de négrophobie de la part de certains maghrébins. En lisant Fanon, on arrive à expliquer (sans jamais justifier pour autant) ce phénomène ; le racisme entre racisés (et notamment cette haine de la peau sombre) s’explique comme étant un héritage de la colonisation, car le colonisé est victime d’une aliénation coloniale où il placera l’homme blanc/la blanchitude au dessus de tout. Frantz Fanon parle de la haine de l’homme noir envers l’homme noir et de l’image de la blanchitude comme idéal, mais il est intéressant de voir que son analyse s’applique également au reste des sociétés colonisées. N’oublions pas que la traite esclavagiste à bel et bien existée au Maghreb, et son abolition n’a pas éradiqué le racisme pour autant. C’est un sujet encore tabou qui mérite bien-évidemment un article à lui tout seul. Ceci sont les explications qui me semblent les plus pertinentes, car il est déjà assez difficile pour moi de comprendre le racisme envers de potentiels alliés, qui sont des frères et sœurs en lutte. Hélas.


L’intersectionnalité et ses branches permettent enfin à des femmes vivant plusieurs oppressions de se sentir comprises, légitimes et écoutées.
Je remercie les femmes noires.
Je remercie les femmes maghrébines.
Je remercie ces femmes qui m’éblouissent et m’épatent un peu plus tous les jours, et je leur en suis très reconnaissante.
Restons unies.

Sirine El Ansari



Parallèlement j'ai pu remarqué qu'il y avait une limite au mouvement : la négrophobie. C'est bien de sortir "nous sommes toutes féministes " et la minute d'après de placer la solidarité avant la négrophobie. Bon nous sommes toutes solidaires et après que se passe t-il ? Souvent ces personnes disparaissent quand on ose mentionner la négrophobie. Une négrophobie qu'on ose pas admettre alors qu'elle est présente. Notamment la négrophobie au Maghreb qui est toujours atténuée et qui conduit à certains débats très houleux. Certains pensent que je suis radicale, au moins je suis  claire sur la question : pas d'alliance tant que la négrophobie n'est pas reconnue. Ou vais je aller avec une féministe qui ne reconnaît pas la negrophobie ? Sur quelles bases pourrais je militer avec ? On discute assez souvent sur celle des non racisés alors pourquoi ne devrait on pas évoquer celle des POC ? Sous prétexte que cela risque de casser le mouvement entre personnes racisées. Au nom de cette prétendue solidarité ou on nous demande de mettre la negrophobie de côté venant de la part des féministes. J'ai vraiment du mal à croire à la convergence des luttes, de plus en plus de mal à militer/lutter avec des gens dont la question semble tellement secondaire.
Je l'observe très bien qu'on a du mal à mettre un nom sur cette problématique assez houleuse, on a du mal à sortir les mots. Vous n'avez qu' à regarder sur les réseaux sociaux, je me souviens de l'évènement ciné des Mwanamke ou j'ai évoqué un court instant la négrophobie des POC plus précisément celle des Maghrébins. A l'instant même une femme a osé la mettre sur le même piédestal que l'utilisation du terme « beurette » alors que les deux n'ont absolument rien à voir. Comment voulez vous qu'on avance tant que ce ne sera pas réglé ?

J'adore la communauté féministe sur Twitter du moins celle que je suis, cette sisterhood est beau à voir mais si c'est pour nous remettre en cause alors il n'y a pas de sisterhood. Votre sisterhood s'arrête au moment ou la mienne commence. Puis avec les réseaux sociaux vous voyez la limite de cette sisterhood : je ne dis pas que c'est impossible mais que parfois c'est dur et terriblement fatiguant. Évidemment qu'il faut se souder, qu'on peut se retrouver sur des problématiques communes à l'ensemble des femmes, cependant ce qui me pose problème est l'hypocrisie de certaines. 

Mon problème avec le mot “sororité”

Je vais être honnête : dans le contexte des milieux militants, et surtout celui des luttes antiracistes, j’ai un gros problème avec le mot “sororité”.


Ce mot, je l’adore, parce que lorsque j’ai entamé mon processus de déconstruction, que j’ai commencé à découvrir l’afroféminisme et à cotoyer d’autres afroféministes, j’étais heureuse de pouvoir considérer ces personnes comme des soeurs que j’aurais choisi, et de savoir que je n’étais pas seule. Le mot sororité est un mot fort, puissant, fédérateur, qui semble dire à la blantriarchie qu’elle n’est pas prête pour notre révolte et notre flamboyance, et que nous sommes prêt-e-s à nous révolter. Quand je discute en non-mixité avec mes “soeurs”, je me sens entourée, comprise, invincible.


Mais le problème avec ce mot, c’est que ce qu’il symbolise fait envie et attire les personnes qu’il ne concerne pas ; et comme pour les mots “nigga”, “fleek”, “lit”, le mot sororité est progressivement en train d’être utilisé à tort et à travers, par les mauvaises personnes, pour les mauvaises raisons.
Par exemple, je vois de plus en plus de femmes, racisées ou non, utiliser le mot “sororité” sous prétexte que notre genre et la misogynie à laquelle nous sommes confrontées fait de nous des soeurs.
Et l’hypocrisie derrière cette façon de penser m’irrite au plus haut point, parce qu’elle fait partie de ces choses qui, lentement, insidieusement, contribuent à invisibiliser le travail de distinction qu’on fait bon nombre de féministes (principalement noires) au sein des milieux militants et le besoin de reconnaître le féminisme comme un mouvement intersectionnel.


“Sororité” devient peu à peu le nouveau mot tendance et fourre-tout qui englobe tout le monde.


Oui, même les feministes blanches qui sont prêtes à être racistes si ça leur permet de conserver leurs privilèges. Mais si, vous savez, celles qui voudraient qu’on marche avec elles contre Trump et les lois anti-IVG mais qui semblent avoir été privées de la parole quand il s'agit de defendre les vies des femmes noires ou de condamner les actes de leurs semblables ?


Oui, même les femmes non racisées qui demandent un cookie à leurs “soeurs” afrofeministes parce qu'elles ont pris le temps de Googler le mot “misogynoir”.


Oui, même les “alliées” qui remplacent les virgules de leurs discours grandiloquents par des #NotAllWhiteWomen… Et qui ensuite se plaignent de la plaie que représentent les hommes criant au #NotAllMen.


Oui, même les femmes racisées non noires qui de ce fait s’auto-declarent afrofeministes, intersectionnelles, et qui s'autorisent donc à tenir des propos similaires, sinon pires, à ceux des White Feminists™ qu’elles critiquent sans retenue.


Oui, même celles qui, comme depuis des décennies, nous répètent que notre colère est injustifiée, contre-productive, et qui préfèrent prendre le temps de nous expliquer qu’il faudrait qu’on soit plus calmes, au lieu de comprendre pourquoi on ne veut plus, pourquoi on ne PEUT plus l'être.


Donc si je devais résumer mon rapport a la sororité dans les milieux militants, ça serait comme ça : pour une fois que je peux choisir les membres de ma famille, je choisirai mes “soeurs” soigneusement et je n'accorderai pas ce titre à n'importe qui. Et si je dois continuer à militer uniquement en non-mixité avec d’autres femmes noires, et bien ainsi soit-il ; nous avons déjà mis trop de temps avant de pouvoir lutter, ne luttons pas avec n’importe qui. Clem

Continuons par la non mixité qui est de plus en plus revendiqué, plus le temps passe plus je pense que la non mixité est absolument nécessaire. Qu'on se retrouve entre féministes de tous les bords ou juste entre afro féministes, il est important d'aborder des sujets dans un espace safe avec des personnes qui comprendront nos propos. Je n'ai jamais participé à des débats en non mixité, cependant l'idée m'attire de plus en plus. Je ne sais pas à quel point je peux militer avec des personnes non noire. Il y'a toujours ce sentiment/risque d'être invisibilisée ou qu'on ne vous écoute pas. Et ce sont des choses que je retrouve sur Twitter, des féministes remise en question par d'autres féministes alors qu'elles sont absolument pertinentes. Ce qui me pousse de plus en plus à suivre quasiment que des femmes afro féministes ou du moins à limiter le nombre de personnes qui ne sont pas afro descendantes. Je ne pense pas être la seule à être lasse du backlash ou du bashing qu'on peut recevoir de temps à autre. C'est une des raisons pour lesquelles je me penche à débattre/discuter qu'avec des afro féministes. Qui pourrait mieux me comprendre que celles appartenant au même mouvement ? Le fait d'être entourée de femmes noires est tellement rafraîchissant, de parler entre nous, d'évoquer des problématiques qui nous sont propres. 

Personnellement je suis afrofem, mais je suis également féministe pour toutes les femmes, même celles qui ne me ressemblent pas. Mais quand on constate que certaines femmes "pas comme nous" n'établissent pas cette règle de réciprocité, ça en est énervant. On n'a même plus envie de se battre pour elles car la seule chose qui nous vient à l'esprit c'est "ah ça pour nous, elle ne l'aurait pas fait" et ça finit avec des comparaisons malsaines. Mais malgré ça faut garder la tête froide et continuer à défendre celles qui ne nous ressemblent pas, car elles restent des femmes.

Le féminisme entre racisées permet au moins d'être d'accord sur UNE chose qui nous différencie des féministes blanches : on est victimes de sexisme et de racisme MAIS il y a tout de même une différence même entre nous car nous ne sommes pas victimes du même racisme, et pas de la même manière. 


Ensuite pour ce qui est du militantisme avec les autres racisées, nous pouvons militer ensemble mais il y a toujours un moment où notre combat va se "séparer" en deux fourches (genre tu vois la ligne 13 quand elle fait deux fourches pour prendre deux chemins différents ) car comme je le disais un peu avant, nous ne souffrons pas de racisme de la même manière. Mais nous avons tout de même quelque chose de plus en commun qu'avec les féministes blanches . @EstherBHouston 


Parfois je me pose la question de savoir si je suis une mauvaise féministe, vous allez sûrement me demander pourquoi. Personnellement je me demande si je ne le serais pas, en effet j'ai pu lire que certaines féministes diviseraient le combat. Quand on ose mettre les points sur les i nous devenons les "reloues Afro fem " car on ose vous remettre en question et nous pouvons déceler le malaise. Oui car on risque de nous sortir "vous essayez de diviser nous subissons toutes la même chose ou nous devons lutter contre l'oppresseur qui est représenté par une seule personne alors que pour moi il est multiple.  C'est le fait de se concentrer sur un seul groupe qui me dérange et quand on  essaie de le dire : backlash. Ce n'est pas très correct de le faire, mais au bout d'un certain temps il faut être réaliste. De surcroît le gros problème est la prise de décision afin de   s'émanciper, mais on refuse de  se prendre un bashing  en pleine face  parce que  " on casse le délire féministe à faire choses dans notre coin " . Il se peut qu'on ait envie de réaliser des choses de notre propre côte. Ça ne veut pas dire qu'on ne veut pas de votre aide, toutefois on aimerait se focaliser sur nos personnes. 

" Jusqu’à il y a quelques jours, j’aurai pu apporter des nuances à ma capacité à militer en non-mixité. Seulement, à la lecture des derniers évènements, il me parait clair que je ne peux militer qu’en non-mixité. Etant femme noire et féministe, il est vital que je porte mes propres revendications sans que ma parole soit accaparée, modifiée voire même travestie. Il est clair que sans l’avènement de certains mouvements propres à certaines communautés les notions de privilège et de suprématie passaient toujours à la trappe. La souffrance et les oppressions subies par certains groupes sociaux invibilisés. Il est important que le féminisme existe, tant que l’afroféminisme, le féminisme islamique, les mouvements queer … pour que ces groupes puissent s’exprimer sur des dynamiques qui leur sont propres. La mixité des luttes aurait plutôt tendance à silencier certains atours voire même universaliser la lutte !" @MissPaho

Au final je fais le procès de personne, je donne mon opinion sur des choses qui me paraissent indispensables. Il faudrait vraiment échanger sur ces rapports entre féministes sur un ton neutre et nuancé. Toutefois il est fort possible que je sois une très mauvaise féministe. Chaque jour je ne cesse de me poser la question sur mon féminisme et mes rapports avec les féministes intersectionnelles. 


Article rédigé avec Sirine El Ansari ( @shutupsirine) , membre du collectif  Des Raciné·e·s ()
Drawing by @Sahara_Ninja.

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