HARCÈLEMENT DE RUE À LA CHAPELLE : ANTIRACISME, MANŒUVRE ET RÉCUPÉRATION POLITIQUE

28 mai 2017


“Practically, speaking up against street harassment is not about being a hero, getting credit points to be in the good books of a girl or a chance to impress anyone. It is about making sure that everyone has the right to enjoy that spring breeze, golden clouds and chirping without feeling uncomfortable.”  Shala Khan

Depuis une semaine, la polémique sur le harcèlement de rue dans le quartier de la Chapelle, ne fait qu'enfler. Elle occupe la une des journaux et des réseaux sociaux. Au départ, il s'agissait simplement de femmes dénonçant le harcèlement qu'elles pouvaient subir, maintenant c'est devenu une affaire politique où chacun ajoute son grain de sel. 

Cette histoire est glauque (pas le harcèlement de rue) de A à Z, elle s'est transformée en histoire raciale reprise par l'extrême droite (contente de taper sur du racisés) et par les politiciens. La seule question qui me vient à l'esprit : Pourquoi  les pouvoirs publics ont ils attendu si longtemps ? Pourquoi n'agissent ils qu'en mai 2017 ? Cela fait des années que les associations et les militantes féministes dénoncent le harcèlement de rue. Faut il attendre que l'extrême droite s'accapare d'une histoire pour être entendu ?

Il y'a énormément de choses qui m'ont dégoûtées dans cette récupération politique, les principales étant: la limitation du phénomène à un seul type de quartier, la racialisation et le manque de manœuvres/d'action des pouvoirs publics. 

Suite à cette affaire le harcèlement de rue ne semble visible que dans les quartiers ''populaires/miséreux'' de la capitale et des grandes agglomérations. Devons-nous rappeler que le phénomène n'est pas circonscrit à ces zones, c'est pour cela que je trouve la pétition ''Supprimer le harcèlement de rue à la Chapelle''  ridicule. On ne peut pas lutter contre le harcèlement de rue dans un quartier de la capitale et se dire qu'il ne se passe pratiquement rien, ailleurs ce qui revient à agir dans tous les espaces concernés.   

Une fois qu'on en aura terminé avec le harcèlement de rue à la Chapelle, que se passera-t-il dans les autres zones où il existe? C'est bien beau de vouloir mettre un terme au harcèlement de rue dans les ''no go zones'', mais  pensera-t-on aux autres quartiers/arrondissements ? A moins qu'il n'y ait pas harcèlement de rue dans ces quartiers comme certains le croient.. Que devons nous dire aux jeunes femmes subissant le harcèlement de rue dans les autres zones ? Votre quartier n'est pas une priorité car il n'est pas miséreux ni populaire. C'est d'une folie sans nom !  Le phénomène est en réalité étendu à l'ensemble des grandes agglomérations. Parfois, vous ne pouvez pas faire un pas sans qu'on vous ''embête'', sans pour autant se trouver dans des quartiers tel que La Chapelle. 

Pourquoi se concentrer sur ces ''no go zones'' uniquement ? Pourquoi circonscrire le phénomène ? 
Je me suis déjà faite harcelée dans la rue, pourtant le quartier n'était pas une de ces ''fameuses no go zones''. Le fait de limiter le harcèlement de rue à un quartier, à une rue en particulier, efface celui qu'on peut subir devant les établissements scolaires (ça commence jeune) et dans les transports en commun. Ce n’est secret  pour personne que cela arrive partout, vous n'avez qu' à lire les témoignages sur PayetaSchneck. Le harcèlement de rue n'arrive pas que dans les quartiers ''marginalisés" de la République. J'ai le sentiment qu'on ne peut prend pas au sérieux le harcèlement de rue. Devons nous rappeler que le harcèlement de rue ne touche pas qu'une catégorie de femmes ? Quand je lis certains commentaires, je suis totalement effarée devant le manque de clairvoyance de certains. Peu importe la race, la classe sociale, les vêtements, la religion... personne n'est épargné sauf  que ça ne semble pas être une priorité.  Tout le monde  s'en moque.

« Le harcèlement de rue, c'est à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. C'est aussi à n'importe quel endroit (gare, rue, magasins,) et pas seulement dans la mythique "ruelle sombre". Que ça soit en étant toute apprêtée et maquillée, en étant habillée "court" ou en grosses creepers et sarouel, en rentrant de soirée avec des grosses cernes et une gueule de bois apparente, peu importe.

Dans chacun de ces cas j'y ai été confrontée. Là où je me fais le plus fréquemment harceler c'est j'attends mon train à la gare, ou dans le train lui-même, mais le même schéma s'applique à la rue etc. C'est toujours pareil : un type s'approche l'air de rien, ou vient même carrément s'asseoir à côté/en face de toi alors qu'il y a 162819 hectares de libre tout autour.

Lorsque j'ai mes écouteurs, je me dis qu'ils vont me foutre la paix, parce que c'est bien plus simple de les ignorer en feignant d'être absorbée par la musique. Toute personne normalement constituée ne tenterait donc aucune approche, non ? Eh bien à plusieurs reprises, j'en ai vu chercher mon regard, et ce de plusieurs manières : en souriant avec insistance, en me fixant dans le reflet de la vitre, en se penchant carrément, en faisant "coucou" de la main à répétition, en sifflant ; mais la palme d'or revient au connard qui m'a soufflé dessus pour attirer mon attention (WTF???).

Dans ces cas-là, comme ils n'ont pas réussi à aborder la conversation, je peux m'en aller pour être plus tranquille, mais cela reste TRÈS pénible à vivre.

2) Lorsque je n'ai pas mes écouteurs, c'est la descente aux Enfers. Pour t'aborder soient ils font mine de demander l'heure, ou leur chemin, pour ensuite enchaîner sur des "compliments" (genre ça va te faire plaisir et t'amadouer), ou bien d'entrée la fameuse phrase d'accroche "excuse-moi mais je t'ai trouvée super mignonne / tu m'as intrigué / insert random compliment bidon here".
Et à partir de ce moment c'est la merde parce que quoi que tu dises/fasses, ils s'accrochent. Tu dis "merci" ils vont commencer l’interrogatoire : "Tu fais quoi ? Tu vas où ? T'as quel âge ? T'as des origines ?" T'ES DE LA POLICE MON GARS ?
Évidemment que non, donc tu dis que tu n’as pas envie de parler/que t'es pressée et ils restent/te suivent en demandant "pourquoi". Ne pas avoir envie n'est visiblement pas une raison valable pour refuser de parler à quelqu'un. Et ils sont fort parce que tant que tu n’as pas cédé ils insistent. "Mais si tu n’as pas envie de parler maintenant je peux avoir ton numéro ? Ton FB ? Ton Snapchat ? Comme ça on fera connaissance plus tard."
Tu dis NON, que ça ne t'intéresse pas, que t'as pas envie de faire connaissance, et ils continuent avec leurs "pourquoi". "Pourquoi tu ne veux pas me donner tes coordonnées, pourquoi tu veux pas me parler"... Tu continues de refuser, ils renchérissent, et ça peut durer TOUT UN TRAJET ou pendant des dizaines de minutes parce qu'ils ne comprennent pas ce que "NON" veut dire.

 Je ne sais pas, personnellement on me dit "non", j'insiste pas et j'me barre ? Eh bien pas eux. Ils te poussent dans tes derniers retranchements où, excédée, tu vas céder et leurs filer ton numéro/FB. Le pire c'est ceux à qui, en espérant qu'ils lâchent l'affaire, t'annonce directement que t'as un copain (parce qu'on va pas se mentir, malgré tout ce qu'ils peuvent avancer, on sait tous que leur unique but c'est de te sauter): y'en a peut-être 1% qui détale, mais les 99% restant s'en battent littéralement les couilles parce que, je cite (et c'est véritablement ce que l'on m'a sorti une fois): "Mais t'façon les femmes on sait ce qu'elles veulent ".
Je ne sais même pas comment conclure parce que rien que d'en parler ça m'épuise. Ce genre de situation, je le vis presque 1 fois par semaine. Il n'y a pas UNE PUTAIN DE SEMAINE où je vais pouvoir effectuer mes déplacements dans le calme et la sérénité, parce que Mister Connard est toujours à l'affût. Et récemment, dans le train encore, ça a été plus loin et je ne m'en remets toujours pas. 

D'être vue comme un bout de viande me détruit réellement. »

Bertille, 21 ans, Étudiante, Paris

Continuons par le point qui cristallise toute cette affaire : la race. Sans la race, je ne pense pas que l’on aurait entendu parler de cette histoire. On a désigné les migrants, les réfugiés, les immigrés nord africains comme les principaux responsables. Que se passe t-il après ? Ce n'est pas la peine de jouer avec cet indicateur, comme nous pouvons le voir depuis le début,  ce n'est pas parce que des femmes sont harcelées par un type d'hommes, que nous devons appliquer cela au phénomène. Certaines personnes sont très heureuses de pouvoir dire : vous voyez il n'y a que ce type d'individus qui harcèle les femmes en France. 

Aux derniers nouvelles ''les hommes d'un autre type'' harcèlent également  les femmes en France. À l'heure actuelle, je pense que c'est le dernier des soucis. Je peux tout aussi bien racialiser mon harcèlement et celui de mes proches, des hommes à très grande majorité non racisé.   
Je ne remets pas en cause le harcèlement subi par les femmes en question, ni la description des hommes, mais la récupération raciale du harcèlement de rue. Comment cela se passe il  quand l'harceleur ne rentre pas dans les critères ? Peut-on le dénoncer sereinement, ou bien ne sera-t-on pas cru parce qu’il n'existe qu'un type d'homme qui harcèle les femmes dans la rue. Doit-on continuer à subir parce que notre type d’harceleur/agresseur n'est pas celui attendu ?

La question que je me pose est la suivante : il y aurait-il eu une polémique similaire si l'emplacement géographique/le contexte était différent ? En général, toutes les personnes qui se sont exprimées sur cette affaire,  ne s’expriment jamais sur le harcèlement de rue.  Un petit groupe a trouvé le moyen de s'acharner sur une catégorie de personnes, et un autre a évoqué la question du choc des civilisations, des valeurs. 

''Vous savez'' ce sont des ''étrangers ils ne savent pas se comporter, ils islamisent la rue''. dois je parler de choc des valeurs quand l'homme qui me suit est un non étranger  ? La racialisation me sort par les yeux, car elle ne mène à rien. Est ce que cela risque de changer les choses ? Depuis l'adolescence, il n'y a qu'un type d'homme qui me harcèle : les non racisés.  Je me  souviens d'une twitta féministe qui s'était faite traiter de raciste, parce qu'elle avait tweeté que deux hommes blancs l'avaient harcelé. 


Ma 1ère expérience de harcèlement de rue j'avais 10-11 ans. Je rentrais chez moi avec mon voisin. Durant le trajet j'ai senti une main sur mes fesses. Plusieurs fois. Et à chaque fois je l'enlevais. Je me retourne et je vois un mec qui devait avoir 15-16 qui me disait de me laisser faire... Devant mon voisin, normal.
C'était il y a 3 ans, à Saint-Lazare. J'ai eu le malheur de faire passer quelqu’un avec mon passe Navigo. Ben il m'a harcelé pendant 10 stations de métro à me dire : à quel point les antillaises étaient bonnes au lit, qu'elles étaient des panthères, etc. J'étais très mal à l'aise parce qu'il n'arrêtait pas aussi de me raconter sa vie sexuelle, tout ce qu'il avait fait et tout ce qu'il aimerait me faire... Parce que mes gros seins le faisaient fantasmer... J'ai réussi à me débarrasser de lui en téléphonant à une amie et en faisant semblant d'avoir un rendez-vous super important.
Non mais c'est horrible, on ne se sent en sécurité nulle part...

Elawan 25 ans

Je lis aussi  qu'il faut augmenter les trottoirs pour lutter contre le harcèlement, je suis très sceptique. Je ne vois pas trop en quoi leur augmentation pourrait régler le problème. Le problème n'est pas d'augmenter les trottoirs, il s'agit d'éradiquer un phénomène sociétal qu'on retrouve partout. A un moment donné,  il faut aborder la notion de  domination masculine dans l'espace public. 

J'ai sincèrement l'impression qu'on se fout de nous. On nous parle d'amendes pour lutter contre  le harcèlement de rue, j'aimerais bien qu'on m'explique le concept. Va t-on coller un policier derrière toutes les femmes afin de surveiller les potentielles '' attaques'' ? Comment une application peut-elle régler à elle seule,  le harcèlement de rue ? Je me dis que soit ils ne connaissent pas la réalité, soit ils n'ont trouvé aucune bonne solution. La question d'une éducation civique se pose, depuis le temps que le phénomène est ancré dans l'espace public. Quelles sont les solutions concrètes Les pouvoirs sociaux ont-ils trouvé/proposé une réelle issue à ce problème ? 

Pour finir,  ce qui me gêne le plus ici, est la transformation de harcèlement de rue, l'accoler à un espace, à un type d'individus. . C'est invisibiliser une partie non visible du mouvement. Le réveil des autorités politiques m'a laissé de marbre, va-t-on devoir attendre qu'une autre affaire ressorte dans les médias ? 
Ce qui m'a fait le plus rire est la naissance d'une conscience féministe de la part de certaines personnes, comme si elles avaient attendu ce moment fatidique pour l'être. 

Mes  propos peuvent paraître  étonnants, cependant,  je ne minimise pas  les faits de harcèlement (chose que je ne ferai jamais). Ce qui me dégoûte est la récupération dégueulasse qu'on fait de cette histoire. Comme si il n'y avait qu'un type d'homme alors que  les autres sont tout aussi  réels. Cela fait des années qu'on aurait du plancher sur le harcèlement de rue, et ne pas attendre le moi de mai de l'année 2017.

J'ai récupéré les témoignages d'un ancien article qu'on avait publié. Photo by Henrik Purienne (Miss Mademoiselle)Facebook/Twitter
+ Je vous conseille de lire ce thread d'un habitant de Barbés 

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